Une audio fuitée d’un town hall interne révèle que Meta a installé un mouchard sur les ordinateurs de ses ingénieurs pour entraîner ses modèles d’IA. Peu après, 8 000 salariés ont reçu leur lettre de licenciement, dans le cadre d’une vague de coupes annoncée pour ramener les effectifs de 20 %. Le programme, baptisé Model Capability Initiative, n’offre aucune possibilité de refus.
Le programme MCI : tout enregistrer, sans opt-out
Le 21 avril, Meta a confirmé l’existence d’une initiative interne baptisée Model Capability Initiative (MCI). Le dispositif installe un logiciel sur le poste de travail des salariés américains. Il enregistre les frappes clavier, les mouvements de souris, les clics et capture périodiquement le contenu de l’écran.
L’outil tourne en tâche de fond sur une liste pré-approuvée d’applications professionnelles : Gmail, Google Chat, Metamate (l’assistant IA interne de Meta), Visual Studio Code ou encore Google, LinkedIn et Wikipedia. Une fenêtre invite l’employé à activer le mouchard. Quand certains ingénieurs ont demandé comment s’y soustraire, le directeur technique Andrew Bosworth a répondu sans détour qu’il n’existait aucune option pour refuser sur un ordinateur fourni par l’entreprise.
La réaction interne a été immédiate. Des messages décrivant le projet comme « dystopique » ont circulé dans les canaux Slack, accompagnés d’emojis de colère et de pleurs. Une pétition rassemblant plus de mille signatures a appelé à suspendre la collecte. Les inquiétudes portent autant sur la vie privée que sur la fuite possible de mots de passe utilisateurs, de spécifications produit et d’informations sensibles, comme l’a rapporté CNBC dans son enquête initiale.
8 000 licenciements à 4 heures du matin
La séquence des dates a fait basculer l’affaire. Le 19 mai, Meta a annoncé la réaffectation de 7 000 collaborateurs vers de nouvelles équipes dédiées à l’IA. Le lendemain, 20 mai, 8 000 salariés ont reçu un courriel de licenciement, certains à 4 heures du matin heure de Singapour. Des affichettes ont été collées dans les bureaux pour relayer la pétition contre le programme MCI.
Le mouvement s’inscrit dans un plan plus large. Le groupe a déjà fait savoir qu’il réduira ses effectifs d’environ 20 % dans les prochains mois, et que les outils IA développés en interne prendront le relais sur de plus en plus de tâches techniques. La sortie évoque sans détour celle de Cloudflare et ses 1 100 postes supprimés alors que le chiffre d’affaires battait des records, ou les coupes invoquées par d’autres géants au nom de la productivité IA.
Le climat social est tendu. Plusieurs ingénieurs interrogés par Common Dreams redoutent d’avoir alimenté, sans s’en apercevoir, les modèles qui leur succéderont. La direction défend une logique d’efficacité, mais l’opacité du dispositif et la concomitance avec les départs laissent le sentiment d’avoir été utilisés comme matière première.
« L’IA apprend en regardant les meilleurs »
Au cœur de la polémique, une audio enregistrée lors du town hall du 30 avril, transmise par l’ONG More Perfect Union. On y entend Mark Zuckerberg justifier le programme par un argument simple : « L’intelligence moyenne des personnes qui travaillent dans cette entreprise est significativement supérieure à celle des gens qu’on peut recruter pour faire des tâches ailleurs. » Le patron ajoute que l’IA « apprend en regardant des personnes très intelligentes faire les choses », et que ses ingénieurs maison constituent donc un meilleur jeu d’entraînement que des prestataires externes.
La phrase, perçue comme méprisante par une partie des salariés, a achevé d’enflammer le débat. Pour le patron de Meta, déjà en première ligne sur le terrain politique, la séquence accentue l’image d’un dirigeant qui assume sans nuance la substitution capital-travail par l’IA. Les écosystèmes d’agents IA pour entreprises avancent à grande vitesse, mais la méthode Meta ouvre un précédent que peu de groupes osent revendiquer aussi ouvertement.
Le RGPD rendrait l’opération illégale en Europe
En l’état, la collecte décrite par Meta serait difficilement défendable sur le sol européen. Le règlement général sur la protection des données impose des bases légales solides pour la surveillance des salariés, une information claire, et surtout la possibilité concrète de s’y opposer. La capture systématique de frappes et d’écrans, sans opt-out, entrerait en collision frontale avec les avis successifs de la CNIL sur la surveillance au travail.
Le futur AI Act ajoute une autre couche d’exigences. Les systèmes utilisés pour évaluer ou orienter la carrière des employés sont classés « à haut risque », ce qui suppose une analyse d’impact, une traçabilité fine et une supervision humaine. Le sujet rejoint celui des choix de confidentialité de Meta côté grand public, où le groupe a déjà multiplié les contorsions pour rentrer dans le cadre européen.
Reste la portée symbolique. À l’heure où les données utilisateurs nourrissent déjà des centaines de milliers d’applications IA, le cas Meta pose une question crue : peut-on demander à un salarié d’entraîner la machine censée le remplacer, sans même le lui dire clairement ? Tant que la jurisprudence n’aura pas tranché, chaque ligne de code captée par MCI alimentera autant les modèles que la défiance.
À retenir
- Meta a installé un logiciel de tracking sur ses ordinateurs internes pour entraîner son IA.
- 8 000 salariés ont été licenciés le 20 mai, sur un total de 20 % d’effectifs.
- Le programme MCI serait illégal en Europe sans opt-out clair des salariés.
