À 80 ans, Germain Cliche est une légende du cinéma québécois. Son dernier film vient d’être sélectionné comme finaliste pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Mais pendant que tout le Québec célèbre ce monument, une autre liste surgit — et son nom y figure aussi.
Crue, le nouveau roman graphique de Claude Paiement et Jean-Paul Eid, publié aux éditions La Pastèque, ne ressemble à aucun autre. En 168 pages en noir et blanc, le duo interroge la fragilité des réputations, le poids des icônes et le moment où un mythe se fissure.
La chute d’un monument
Germain Cliche incarne à lui seul une certaine idée du Québec : l’artiste accompli, figure tutélaire, dont le nom s’inscrit dans l’histoire d’une nation. Le dispositif narratif est implacable — la gloire absolue et la révélation arrivent au même moment, faisant de chaque hommage une ironie de plus.
C’est cette tension que le scénario exploite avec intelligence. Non pas le scandale pour lui-même, mais la question plus profonde : que reste-t-il d’une œuvre quand l’homme qui l’a portée vacille ? Paiement, qui dirige le Théâtre Harpagon depuis 1990 et dont les pièces ont été jouées à l’international, maîtrise l’art du récit par couches.
Eid au sommet de son art
Jean-Paul Eid signe un dessin en noir et blanc d’une précision remarquable. Formé au magazine Croc dans les années 1985-1995, où il publiait les aventures de Jérôme Bigras, il a depuis repoussé les limites du langage graphique : pages à lire par transparence, scénarios interactifs, constructions en miroir.
Après La femme aux cartes postales — Grand Prix de la Ville de Québec et Prix ACBD Québec 2016 — et le roman de science-fiction Memoria (La Pastèque, 2020), le tandem revient avec une ambition narrative intacte. Leur sens du rythme et leur façon de laisser le silence parler autant que le texte donnent à Crue une portée à la fois intime et universelle. À lire aussi : notre sélection BD de la semaine.
Un titre à double fond
« Crue » : le mot désigne à la fois la montée des eaux et ce qui est brut, non traité. Les deux sens coexistent dans cette œuvre où la vérité remonte à la surface malgré les digues. Le format généreux (21,6 × 27,3 cm, couverture souple avec rabats) amplifie l’impact des planches, conçues pour être vécues autant que lues.
Publié d’abord au Québec en novembre 2025 et disponible en France depuis avril 2026, Crue s’impose comme l’une des bandes dessinées majeures de cette rentrée graphique. À partir de 16 ans — 23 €.
- Crue, de Claude Paiement et Jean-Paul Eid, paraît chez La Pastèque (168 pages, 23 €)
- Un cinéaste québécois à 80 ans rattrapé par un passé enfoui, en pleine consécration internationale
- Le duo retrouve la maîtrise de La femme aux cartes postales (Prix ACBD Québec 2016) et Memoria

